lundi 22 mai 2017

Cheap Labor

Grand-maman dit que Dieu a un plan pour chacun d’entre nous. Le plan de Dieu pour nous, c’est les vis.
Monsieur Brouillard n’est jamais en retard. Quand il arrive à six heures, l’aboiement des chiens nous tire du sommeil. Grand-maman m’a dit qu’il a une vis dans sa jambe. Il porte toujours les mêmes vêtements. Parfois, je me réveille en avance. J’écoute les deux horloges en attendant. La camionnette descend dans la ruelle, les chiens se taisent, jusqu’à ce qu’il touche à la clôture. Il apporte les grilles.
 On dit des tôles, mon ami dit que je devrais appeler ça des grilles. Il ne connaît même pas ça. Ce sont des rectangles d’acier de toutes les couleurs. Assises sur quatre pattes souvent inégales, les tôles sont percées d’un gros trou à chaque demi-pouce entouré de plus petits trous. Je préfère les tôles rouges et les bleues. Les grises et les noires m'ennuient. Les vertes et les jaunes sont plus rares.
Dès qu’elle lui ouvre la porte, les chiens se jettent sur lui pour le sentir.
— Wo, tranquille les ti-gars. Bonjour madame chose!
— Comment va votre jambe, m’sieur Brouillard?
— Pas pire, pas pire. On dort mieux depuis qu’il fait moins chaud, hein madame chose?
— Ah moi je dors assez mal de c’temps-là. Mon nerf sciatique.
Dans la chambre du fond, là où sont soigneusement rangés bonbons et chocolat, les tôles sont entreposées. Ne reste plus qu’à apporter les caisses de vis. Des centaines, non, des milliers de vis.  Des tiges filetées, en métal servant à l’assemblage de deux pièces; des vis pour visser.
Le plus souvent, des vis à tête cylindrique bombée de type quadrex mesurant un pouce. Elles viennent avec une petite rondelle de caoutchouc et une rondelle de métal légèrement plus grande. Le plus souvent on travaille avec ces vis. Parfois, on reçoit des vis plus longues ou des toutes petites à tête plate de type combiné pozi avec rainure, des grandes minces, des petites grosses. De toutes les sortes.
Monsieur Brouillard n’a pas bu son verre d’eau. Il a donné de l’argent à grand-maman et est parti.
J’aime ça déjeuner ici, il y a du jus d’orange et toutes les sortes de céréales. Elle fait griller son pain sur le poêle avec le vieux fer à repasser en fonte. La première rôtie revient aux chiens. Ils raffolent des toasts au Velveeta.
Préparation de la table. Retirer la belle nappe des jours de congé et la remplacer par la nappe en plastique, recouvrir celle-ci d’une planche de bois et voilà, on peut travailler. Aller chercher une tôle dans la chambre, à droite les tôles à compléter, à gauche, celles qui sont terminées. Poser la tôle sur la table. Vider le contenu de la boîte près de la tôle en s’éloignant pour ne pas trop respirer de poussière de métal.
 Les boîtes regorgent de trésors inestimables : des morceaux dépareillés! De toutes petites vis, des rondelles d'une autre sorte, des écrous, des rivets, des charnières, des boulons, des goujons, des chevilles, de minuscules équerres noires et d’autres trucs complètement impossibles à identifier. Conservés précieusement et pêle-mêle dans un pot de crème glacé Lambert, de margarine ou de mets chinois. Les pots pleins s’entassent dans la garde-robe de la petite chambre. Des dizaines de pots bourrés de nos trouvailles. La plus grande et la plus diversifiée des collections de vis. Un jour, nous les classerons par type de tête et ordre de grandeur.  On est bien mal amanchés quand un voisin cogne à la porte pour demander : auriez-vous une vis semblable à ça, m’dame chose?  
Elle a fabriqué elle-même une pelle en découpant un vieux gallon d’eau de javel! Une pelletée sur la tôle et c'est parti. Les gants de travail servent à frotter les vis sur la tôle pour les faire entrer dans les trous. Les pointes percent les gants et nous égratignent les mains. Puis nous terminons à mains nues, les enfonçant dans les trous en prenant bien soin de laisser un trou d’espace entre chacune pour les grosses; pas d’espace pour les petites. Le travail doit être parfait.
La tôle achevée dans la petite chambre à droite. Attention, ne jamais empiler plus de quinze tôles! Ça risquerait de tomber et il faudrait recommencer.  C’est arrivé une fois, dans la nuit du 15 au 16 août 1988. La structure instable effondrée dans un vacarme infernal, brisant un bibelot et passant à deux doigts de blesser un chien. Incident survenu avant qu’elle ne fabrique ce bidule avec un aimant ultra puissant au bout d’une règle en bois pour éviter de se pencher. On en retrouve partout, sous chaque meuble, derrière les portes. Dans chaque recoin de l'appartement vieillot au plancher mal nivelé, mais surtout derrière le frigo. Là où mène la pente abrupte. Quasiment impossible à repérer sur le linoléum aux arabesques orange et brune, des vis encore des vis. Sursauter au couinement plaintif d’un chien qui a mis la patte sur une vis. Les cris, les pleurs et l’indignation de la visite qui marche sur une belle grosse vis. Deux fois par jour, effectuer un balayage rapide avec ce bidule pour éviter les accidents, mais il en reste toujours… Comme elle n’avait pas encore inventé et fabriqué le fameux objet dans la nuit du 15 au 16, grand-maman avait passé des heures à les ramasser. Il avait fallu tout recommencer.
Tôle après tôle, une boîte donne environ quatre tôles. Ouvrir une autre boîte, commencer une autre tôle. Aligner les vis sur les tôles en regardant les Démons du midi. Demander une collation. Le dépanneur, acheter un paquet de cigarettes Rothmans pour grand-maman et une gâterie pour moi. Une gorgée de 7up, une vis, un cherry blossom, une vis.
— Viens-tu te promener?
— Non, j’aide ma grand-mère.
Mon ami joue tout le temps de l’autre côté de la clôture. Il ne comprend pas que je n’ai pas le temps de jouer.
La dernière tôle avant le souper. Défaire la table, retirer la planche de bois, la nappe de plastique, remettre la nappe en dentelle. Faire chauffer le repas des chiens. Manger. Enlever la nappe en dentelle, remettre la nappe en plastique, remettre la planche de bois. Aller chercher une tôle. Aligner les vis sur les tôles en regardant TVA. Demander une collation. Une bouchée de crème glacée; une vis. Une bouffée d’air gris métal et boucane de la cigarette fumant toute seule dans le cendrier; une vis. Classer la tôle pleine, revenir avec une tôle vide. Ouvrir et renverser une autre boîte sur la table. Ne plus faire attention à la poussière, au point où l’on en est.
Minuit moins dix, le tirage de Loto-Québec, tout laisser en plan, courir après un papier et un crayon pour noter les numéros. On ne gagne jamais.
Défaire la table, retirer la planche de bois, remplacer la nappe de plastique par celle en dentelle et placer le couvert pour le déjeuner.
Les étourdissements, le cou qui tire, les bras qui brûlent, les mains grises de poussière de métal, les doigts pleins d’échardes, les yeux qui piquent. Moucher des sécrétions grises et noires, la bouche pâteuse et la gorge sèche. Se laver, un Notre Père et se coucher. Rêver aux vis, les voir danser, les sentir encore sous ses doigts. L’odeur et le goût du métal. Tenter de contrôler les spasmes et les gestes automatiques, séquelles de travail répétitif.
— Allô mononc’ Guy! Viens-tu nous aider cet après-midi? Grand-maman va t’acheter une 50 pis un paquet d’Export’A.
Les partys de vis. Les cousins qui pourchassent les chiens, les oncles et les tantes, les mauvais coups, les blagues cochonnes et les vis. Manger deux sortes de chips en même temps, se faire voler son hot-dog et renverser son verre de liqueur sur les tôles. Grand-maman qui se décourage, sprinter pour lui remonter le moral.
Des fois je me demande pourquoi les vis? Pourquoi? Pourquoi s’abimer les mains, respirer cette poussière de métal et la douleur. Les courbatures, à quoi ça sert?
— Pourquoi on fait des vis grand-maman?
— Pour qu’ils les peinturent.
— Où elles vont après?
— Partout.
Grand-maman a dit partout. Des vis, il y en a vraiment partout. Cette vis rouge sur la borne-fontaine et celle-là, bleue sur la cabine téléphonique. Bien plus qu’un travail monotone et médiocre, c’est une passion, une vocation. Elles occupent mes moindres pensées, je ramène tout aux vis. Je peux en parler pendant des heures sans me répéter. Des fantasmes de quincaillerie se bousculent dans ma tête. Je voudrais trouver le boulon en or du pont Jacques-Cartier!
Il est sept heures et quarts. On attend Monsieur Brouillard, ce n’est pas son habitude. Les chiens commencent à avoir faim, moi aussi. Avec son diabète, elle ne peut pas manger à n’importe quelle heure. On mange quand Monsieur Brouillard est reparti. Ça se passe toujours comme ça.
 S’il fallait que monsieur Brouillard ait un accident avec le camion et les tôles… Il y aurait des vis dans la rue. Au moins une semaine pour tout ramasser.  Monsieur Brouillard circule prudemment pour ne pas se faire attraper par le gouvernement. Le gouvernement n’aime pas les vis.
Grand-maman dit qu’il doit être pris dans le trafic. Je compte les secondes. À quelle heure arriveront les vis? Quand pourrons-nous commencer? Grand-maman a déjà passé toute une nuit debout à travailler. J’aimerais ça, ne pas être obligée de dormir et travailler toute la nuit!
— Vous v’là! J’me demandais…
— Regardez ben ça madame chose, aujourd’hui j’vous apporte des zippers.
— Arrêtez donc vous!
— Pis vous allez voir, c’est moins cochon.
Les yeux de grand-maman sont si grands. Pas de vis! Comment est-ce possible? Qui fera les vis? Où sont-elles? J’ai jamais vu ma grand-mère aussi pâle. L’heure est grave.
Madame Goyette, de la rue Dorion, a de la mortalité dans sa famille proche. Ça fait que mademoiselle Bernier de la rue Provencher prend les vis de grand-maman en plus des siennes. Les zippers de madame Goyette, il faut bien que quelqu’un les prenne.
— J’me demande comment j’vais ben pouvoir faire ça, ces zippers-là? J’t’habituée aux vis!
Les petites têtes de fermeture éclair s’alignent sur de grandes tiges de métal mesurant environ un mètre et demi. Sur la tige : une centaine de dents. On dirait un peigne géant. J’ai fait semblant de me peigner avec, elle s’est choquée.
— Reste tranquille! C’pas l’temps de s’épivarder, j’veux savoir comment ça marche.
Grand-maman trouve ça mal commode la tige de métal. J’ai choisi deux morceaux de bois dans le hangar. Elle les a fendus sur la longueur jusqu’au milieu. La tige de métal s’insère dans le bout de bois et reste en place.
 Il faut bien planter le curseur de fermeture à glissière sur les dents. Placer la tirette vers le haut pour que la peinture prenne partout. C'est plus facile. Un zipper pour chaque dent, pas besoin de savoir compter. J’ai le cœur qui palpite, un peu comme quand mon ami a mis sa main dans mon chandail. Wow! Des zippers, quelle aventure!



Défi du jour: fermeture éclair

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